Concours des 10 mots

Abdou DIOUF, Président de l’Organisation Internationale de la Francophonie, a remis les prix aux lauréats lors de la Cérémonie officielle le 20 mars à la Cité internationale universitaire de Paris.

L’objectif de ce jeu exclusivement réservé aux résidents de la Cité internationale était de composer un texte sur le sujet : « Ma rencontre avec la langue française » avec tout ou partie des 10 mots de la semaine de la langue française (apprivoiser, boussole, jubilatoire, palabre, passerelle, rhizome, s’attabler, tact, toi, visage). 52 textes ont été soumis au jury

la lauréate, Abdou Diouf et Claude Sérillon lors de la cérémonie / Photo : P Lazic

Les 5 lauréats sont :

1 QUESADA GOMEZ Catalina, Espagnole
2 CHARDONNENS Noémie, Suisse
3 OBRILLANT Damus, Haïtienne
4 HAKIM Zeina, Suisse
5 MENESES-GUTIERREZ Claudia Lizet, Mexicaine

Voici le texte de Catalina Quesada Gomez, 1er prix :

Ma rencontre avec la langue française

Ce matin, ma voisine chinoise, complètement affolée, est venue cogner à ma porte, histoire de me mettre au courant : il y avait un concours à la radio, organisé par l’Alliance Française, grâce auquel l’on pourrait gagner un cartable en racontant l’histoire d’une rencontre avec une nana française. Vue la mine que j’ai fait, elle a compris, tout de suite, qu’il valait mieux s’expliquer. Mon Dieu, qu’il le fallait ! Alors, tout excitée, elle a commencé à balbutier une série d’incohérences que je n’ai pas réussi à déchiffrer : elle allait écrire un truc sur le ris d’un homme, qui s’était attaché avec des vis âgés à un pal-à-vrai (un nouveau supplice, je trouve, entre prométhéen et chinois), sous un toit pas serein, pour avoir marché sur une bouse de sole… « Jubile-toi !, m’a-t-elle dit, on va gagner et on va obtenir un joli cartable, après voisé, pour toutes les deux ! » Qu’elle est bizarre, ma petite voisine ! D’où aura-t-elle tiré l’idée que je veuille partager un cartable sonore avec elle ?

Je l’ai connue dans mon cours de français, où l’on essayait d’arrêter de parler comme des vaches espagnoles ; à vrai dire, il s’agissait d’apprivoiser la fauve de Molière avant qu’elle ne nous dévorât, de trouver la passerelle entre nos pays respectifs et la France si tant est que nous n’ayons pas de vertige. Mais le dramaturge se montra toujours fort inclément avec mon amie : malgré ses efforts, il ne lui donna pas le moindre coup de pouce. Il n’a pas eu de cœur : à la place, on eût dit un tubercule ou un rhizome ! Quelle palabre n’aurions-nous pas dû lui offrir pour l’apaiser ! la pauvre, la sienne ne fut pas une rencontre mais une collision avec chacun des côtés de l’hexagone, une chute en piqué en se cassant la tête, gueule et dents, en une sorte de défi à la probabilité statistique de dire quelque chose de correct toutes les trente-six phrases.

Elle a été toujours aussi nulle que je viens de la décrire : elle mélange tout. Lorsqu’elle veut t’aider, elle te donne un coup de poing ; qu’elle s’attable pour boire quelque chose et elle commande un jus d’orage, au risque de se faire servir l’eau des gouttières. En la regardant, les gens jugeraient qu’elle perd la boussole, à ce qu’elle répondrait que non, qu’elle la garde, en lieu sûr, dans sa poche ; il se peut que sa boussole soit avec son latin, lui aussi perdu. Elle est convaincue encore que la voix qui nous prévient, en descendant du train, nous invite poliment à nous hâter pour que le train puisse marcher plus rapidement ; ainsi court-elle comme un dératé chaque fois que l’on descend du RER ou du métro, quoique la voix l’oublie : elle se dépêche au cas où, en serrant fort son dictionnaire bilingue. Après deux ans à Paris, je n’ai osé la réveiller, car il faut avoir du tact avec elle…Elle est très sensible, mon amie, qui utilise des onguents très chers pour garder la peau jaune.

En dépit de tout ce que je viens de raconter, je l’aime bien. J’acquiesce qu’il est fécond d’avoir une voisine étrangère, comme moi, une vraie camarade avec qui partager l’expérience de l’apprentissage du français et le spectacle jubilatoire du dépassement de soi. J’espère que personne ne supposera que ma copine est une invention à moi, que je n’osais arriver à visage découvert et que je l’ai créée afin de pouvoir lui attribuer mes péchés linguistiques les plus inavouables, mes fautes grammaticales les plus stupides, mes incapacités auditives, mes tâtonnements lexicographiques, mes tremblements devant les temps verbaux, enfin, mes trébuchements contre la langue toute entière… N’allez pas croire, s’il vous plaît, que Mme Bobory, c’était moi ! Non, non, elle est bien réelle, ma chinoise chérie, et je lui souhaite la meilleure des chances avec cette affaire étonnante de cartables franco-aphoniques.

par Abdou Diouf, Secrétaire général de la Francophonie
Nicolas Sarkozy et Abdou Diouf à la Cité universitaire de Paris
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